Iris Gwen, Sacré de Birmanie (2013-2020)

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Iris Gwen. Rest in peace.

Ton absence est douloureuse et écrire sur toi l’est plus encore. L’écriture est souvent, pour moi, une forme de thérapie. Une possibilité d’exorciser des vieux démons, de partager mes passions. Mais est-il possible de partager sa douleur, quand elle est aussi intense ? Je ne sais pas. Ta mort, Iris Gwen, a laissé un vide abyssal dans ma vie d’homme. Est-ce bien raisonnable de tant pleurer, de se laisser envahir à ce point par le spleen, la mélancolie la plus profonde, l’immense tristesse quand on vient de perdre son chat ? Justement. Tu n’étais pas qu’un chat. Pas qu’un animal.

Un animal ? J’ai cherché la définition de ce mot dans le dictionnaire, je cite. « Être animé, dépourvu de langage articulé. » Toi, tu ne parlais pas avec des mots, j’en conviens. Mais tu communiquais avec moi de façon intense, par le regard et par les sons. Toi et moi, nous étions en phase, en symbiose. Une relation pas toujours équitable. Tu décidais, j’exécutais. Parfois, à reculons. Je t’envoyais paître, quand tu avais décidé, après ta sieste de l’après-midi, qu’il était temps pour moi de te prendre dans mes bras, comme lorsque tu étais bébé et que tu t’endormais, lovée contre mon cou.

Pourquoi m’avais-tu choisi ? Pourquoi as tu jeté ton dévolu sur moi et sur moi seul ? Pourquoi as-tu décidé que je serai ton humain, je n’ose pas dire ton alter ego. Plutôt ton serviteur attentionné. Entre toi et moi, tu l’avais décidé, ça serait à la vie, à la mort. J’ai tenu parole. Je t’ai accompagnée jusque ton dernier souffle et tu es morte dans mes bras. J’ai fermé tes paupières en sachant que je ne verrai plus jamais ton regard, tes yeux extraordinaires, d’un bleu azur. Ton regard qui m’a foudroyé, cloué sur place la première fois que je t’ai vue.

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Iris Gwen du Jardin d’Iroise (2013-2020). Repose en paix.

Tu étais aussi douce que de santé fragile. Peut-être pressentais-tu que ton passage sur la planète serait de courte durée ? Peut-être est-ce la raison pour laquelle tu t’es imposée comme la maîtresse absolue de notre demeure, régnant sans partage sur tout être vivant ? Sur la fin de ta vie, tu ne supportais plus qu’on s’approche de moi. Notre relation n’était pas qu’unique, elle était exclusive. Et s’il m’arrivait de me rebeller, tu savais me ramener dans les cordes. Pour me signifier que j’avais dépassé les bornes, que tu étais fâchée, tu me tournais le dos. Tu partais bouder, en donnant des coups secs et nerveux de ta queue de renard, sans oublier de me passer une avoinée, avec ton langage que j’étais le seul humain à vraiment comprendre. Qu’est-ce qui nous unissait toi et moi ? Quel était ce sentiment fort, intense, brûlant ? Je ne sais toujours pas. Je n’ai pas encore compris ce qui m’était arrivé. Je mesure l’attachement que j’avais pour toi au vide sidéral que ta mort a provoqué. J’ai perdu mon chat, mon amie, ma confidente et sans doute une part infinie de mon âme.

Tu ne seras jamais remplacée, Iris Gwen, car on ne remplace pas l’irremplaçable. D’ailleurs j’ai le sentiment qu’il s’agirait là d’une offense à ta mémoire, autant qu’à une page de ma vie. Sept ans à peine, ce fut bien court. Sept ans de passion où nous aurons vécu, toi la féline, moi l’humain, une relation secrète que nul ne saura jamais comprendre. Un respect, une passion, ce truc aussi indéfinissable que flamboyant. Cette relation de confiance absolue que tu avais mise en moi, quand tu m’offrais ton ventre à caresser, quand tu t’endormais dans mes bras les yeux mi-clos en ronronnant. J’étais d’ailleurs le seul être humain sur cette planète pour qui tu daignais ronronner. C’était mon privilège, ma récompense d’avoir été choisi par toi.

Tu n’es plus là. La vie a décidé que tu avais fait ton temps et que tu devais partir, me laisser seul sur ce quai de gare qui, comme le disait Higelin, me file une méchante envie de chialer. Oui, les larmes, c’est tout ce qu’il me reste, quand je pense à toi. Il paraît que c’est notre privilège d’humanité, que de pleurer. Je t’avoue que par moment, je m’en passerais volontiers. Je repense aux derniers mots d’Henri Calet. « C’est sur la peau de mon cœur que l’on trouverait des rides. Il faut se quitter déjà ? Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes. » S’il existe quelque part un petit bout de paradis, j’aimerais bien un jour te revoir. Partager encore ton regard qui me disait à quel point nous nous aimions.

HG

Guy Cotten. Route pêche, mer belle.

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Hommage à Guy Cotten

J’ai appris hier que Guy Cotten était parti en mer, d’un de ces longs voyages dont on ne revient pas. Je suis sûr qu’avant d’embarquer il n’a pas oublié d’enfiler son ciré jaune, estampillé du petit marin qui sillonne la planète de part en part, sur toutes les mers du globe depuis près de cinquante ans. Je connaissais Guy pour l’avoir côtoyé en Ville-Close dans les années soixante dix, quand il avait ouvert une petite échoppe pour vendre en direct ses vêtements de mer et aussi pour avoir une vitrine, vanter sa marque aux nombreux touristes qui passaient par ce point névralgique de Concarneau la belle, en été. Aux parigots quoi, parce que nous, les gars du cru, et pas seulement ceux nés en Ville-Close mais aussi tous les marins du port de pêche et de plaisance, des travailleurs de la mer aux voileux des Glénan, on n’avait pas attendu la tendance hype pour tout ce qui touchait à la mer, non, la mer, nous, on était tombé dedans en étant tout petit. Nous, on avait bronzé et fait les quatre-cents coups sur la plage de la ville dorée, à fumer des P4 au pied des remparts que les plus téméraires d’entre nous (ou les plus fous) escaladaient pour sauter de tout en haut, à marée haute de préférence. Cotten, pour les concarnois, c’est devenu au fil du temps beaucoup plus que le nom de ce gars qui un jour a décidé de poser son sac et trois machines à coudre rue Adigard, entre le Lin et le Quai Carnot, en prise directe avec sa clientèle, les marins-pêcheurs. Cotten, avec le temps, c’est devenu plus qu’une marque, un nom commun. Comme on disait un frigidaire, une mobylette, quand tu partais en mer il y avait toujours un gars pour te demander, avec son accent concarnois inimitable à découper au Pradel : « t’as pas oublié ton Cotten ? » Je pense que ça, pour Guy, c’était, en somme, sa plus belle récompense.

On a tous porté du Cotten. Tous, gast ! Sans exception. Chaque fois qu’il pleut (et en Bretagne, il pleut de temps en temps), je sais que je peux compter sur elle, ma veste 40ème rugissants, indémodable, inusable, qui revendique cranement son slogan : « l’abri du marin ». Finalement, je me dis que Guy vient d’entrer dans la légende. Je garderai de lui ce beau regard lumineux et son sourire qui ne le quittait presque jamais, sans doute lié à un ineffable optimisme ou l’inverse, une soif d’avancer, de conquérir le monde de la mer. Les gens qui l’ont côtoyé vous le diront. Guy Cotten était fidèle en amitié et surtout, il savait d’où il venait. Il y a deux jours, Guy a lâché le bout, comme on dit ici. Tu es parti faire ton reuz ailleurs, pour ce voyage en solitaire dont on ne revient pas. Tu es sorti du port de plaisance de Concarneau, le petit vent froid et sec a mouillé tes yeux bleu azur. Tu as vu s’éloigner la Ville-Close, le passage Lanriec, le bois du Porzou et le fort du Cabellou. Avec les Glénan face à toi, tu as croisé un chalutier qui revenait de pêche. Les marins t’ont reconnu et salué. Le patron est sorti de la cabine et t’a lancé dans un éclat de rire : « route pêche Guy ! T’as pas oublié ton Cotten gast ! » Devant toi, la mer est belle. Elle te doit bien ça.

Hervé LE GALL
photographe – né en Ville Close.